Le bonheur

Peu importe qui nous sommes, notre histoire passée, nos choix futurs, peu importe le lieu, peu importe l’époque : le bonheur constitue la finalité unique et universelle de nos existences. Qui en effet pourrait prétendre ne pas vouloir être heureux ? Et si tel était le cas, comment ne pas rétorquer au provocateur qui affirme ne pas rechercher le bonheur qu’il trouve en définitive son bonheur dans le malheur, qu’il s’y complaît ? D’emblée, la question de l’essence du bonheur est donc absolument générale. Certes, le problème du contenu que je donne à cette idée de bonheur m’est singulier, mais alors il faut remarquer que cette question n’est plus de nature philosophique. En outre, le bonheur constitue une fin ultime, non une fin intermédiaire : il est, en ce sens, la fin des fins.
Conformément à ces trois attributs essentiels que sont l’ultimité, l’universalité et la généralité, notre conception du bonheur ne peut qu’être exigeante. Etre heureux, ce n’est pas seulement éprouver quelque chose de plaisant, d’agréable ponctuellement, c’est réaliser en permanence et définitivement ce que nous désirons. Ainsi le bonheur semble différer en nature, et non en degré, du simple plaisir. Si nous recherchons tant ce bonheur, ce n’est pas parce qu’il est un bon plaisir, un plaisir au carré ou une suite de plaisirs, mais c’est parce qu’il est radicalement plus et autre que le plaisir. Dans une telle perspective et outre la question pratique des moyens ou des stratégies qu’il convient de mettre en place pour atteindre un tel bonheur, ne peut-on pas se demander si ce dernier est véritablement atteignable ou si, lorsqu’il nous paraît réel, il n’est finalement pas qu’une illusion ?

 


 

En effet, l’absoluité du bonheur semble être un motif de son irréalisation ou une preuve de sa fiction : à demander trop au bonheur, on perd l’espoir de jamais l’atteindre. Paradoxalement, rechercher un tel bonheur nous conduirait au désespoir ou au malheur. Bien que salvatrice pour des consciences désespérées, cette illusion, qui donne un sens à des existences qui n’en ont pas, ne serait pas acceptable philosophiquement. Ainsi est-il possible également de soutenir que le bonheur doit être pensé plus modestement : comme ce je-ne-sais-quoi qui est aussi un presque-rien à saisir dans la dynamique irréversible du présent comme instant de joie intense ou comme atome d’absolu. Dans cette deuxième perspective, tout le problème sera alors de déterminer si le bonheur est construit dans un effort existentiel — comme le résultat d’un processus mené individuellement et proportionnel au mérite — ou s’il est donné dans la grâce d’une situation singulière à laquelle on doit être sensible et pour laquelle on doit se faire réceptacle.
D’une part donc, il semble que le bonheur ne peut exister que comme un absolu vers lequel nous tendons, car une imperfection dans le bonheur équivaudrait à son annulation. Le bonheur est pur ou n’est pas. Mais d’autre part, une telle exigence théorique confine le bonheur à l’inexistence pratique. Ainsi de deux choses : ou bien le bonheur est un horizon absolu vers lequel on tend au mieux asymptotiquement, ou bien le bonheur n’est qu’une impure réalisation de son absolu duquel on doit malheureusement se satisfaire. Comment alors penser un bonheur authentique sans se condamner à en faire une idée jamais incarnée ?