La matière et l’esprit

Si la définition de la matière, en ce que nous sommes tous les détenteurs d’un savoir physique minimal, semble ne pas faire problème dans un premier temps, celle de l’esprit est, au contraire, plus fuyante. En effet, la physique répond clairement aussi bien à la question de la composition du monde dans sa surface complexe que dans sa structure élémentaire : le monde est ultimement constitué des éléments chimiques recensés dans le tableau de Mendeleïev ou des particules premières dont toutes les choses du monde sont des réarrangements. Philosophiquement, on définira donc simplement la matière comme ce de quoi les choses sont faites : la matière est l’étoffe même des choses.
L’esprit est littéralement insaisissable, précisément parce qu’il est immatériel. Ainsi l’esprit ne se définit-il que d’une manière négative : il est l’autre de la matière, l’anti-matière, ce qui n’est pas matière. Paradoxalement, ce par quoi nous pensons — l’esprit — est impensable. Trop subtil, cet esprit qui vient animer une matière sinon inerte, semble n’avoir d’existence que par ses effets : comme le souffle (spiritus en latin) du vent qui n’est visible que parce qu’il ébranle la cime des arbres dont il emporte les feuilles, l’esprit se connaît par un sentiment intérieur qui s’extériorise par le corps. Mais ne faut-il pas voir dans la difficulté que nous avons à définir l’esprit le signe de son inexistence ? Ne peut-on pas tout rapporter à l’ordre de la matière ? N’est-ce pas d’ailleurs la posture théorique du Docteur Frankenstein lorsqu’il tient pour possible la création d’un homme vivant et pensant par le seul assemblage de morceaux de matière organique inerte ?

 


 

D’une part, il semble que le problème de la définition de l’esprit est un faux problème car l’esprit n’existe pas ou du moins n’existe pas comme quelque chose de substantiellement distinct de la matière. En ce sens, nous pouvons réduire l’esprit à la matière. Ce que nous désignons par esprit est donc simplement une expression de la matière dont le fonctionnement, si complexe comme en témoignent les recherches récentes en neurobiologie, nous illusionne injustement et laisse croire à l’existence d’une substance spirituelle. Mais d’autre part, il paraît impossible de nier radicalement l’existence de l’autre de la matière. Une idée n’a pas de consistance matérielle même si elle suppose pour se transmettre un support matériel (comme la voix de celui qui parle et l’oreille de celui qui écoute). La matière ou le corps n’est alors, comme le disait Bergson, que le porte-manteau de l’esprit. L’esprit existe alors paradoxalement par et sans le corps. Ainsi de deux choses l’une : ou bien il est possible et nécessaire de réduire l’esprit à la matière afin d’abolir une illusion qui alimente une conception mystérieuse sur une substance invisible, ou bien il est nécessaire de soutenir l’irréductibilité de l’esprit à la matière dans la mesure où l’analyse de la matière dans sa totalité ne peut rendre compte de l’intégralité des phénomènes spirituels.