Le vivant

La notion de vivant dans toute sa généralité englobe l’ensemble des phénomènes où la vie dans ses différentes manifestations (notamment la transformation active du milieu, le mouvement et la pensée) s’expriment à travers la matière. Très simplement, si la vie — qui renvoie également à la notion d’existence — s’oppose avant tout à la mort, c’est-à-dire à la cessation des activités qui rendent un être vivant, la notion de vivant s’oppose ou se distingue, quant à elle, à l’inorganique, l’inanimé ou l’inerte. Dans cette perspective, la vie peut d’ailleurs prendre une acception plus technique en se définissant comme la source de l’animation des corps par un principe qui leur est propre et interne. S’agissant donc du problème de l’essence du vivant, la première question qui s’offre alors à la réflexion philosophique est celle de la spécificité de la vie.
Doit-on accorder un statut particulier à la vie ou est-on en droit de la réduire à autre chose qu’elle, en en faisant une simple expression d’une notion plus vaste ? Si une telle réduction était possible (et il faudrait qu’elle le soit logiquement, actuellement et moralement), cela signifierait que nous pourrions rapporter la vie à autre chose qu’elle sans la dénaturer, sans perte conceptuelle dommageable. Ainsi se posent prioritairement les questions suivantes.
Qu’est-ce qui distingue la vie qui anime un corps sinon inerte de l’âme ou de l’esprit ?
Ne faut-il pas voir plus simplement dans la vie le produit d’un agencement complexe de la matière qui dépasse son inertie par cette complexité même ?
En d’autres termes, doit-on souscrire à l’irréductibilité de la vie, à son autonomie réelle et conceptuelle ou bien doit-on admettre qu’elle s’identifie à l’esprit ou qu’elle se réduit à une pure matière ?

 


 

S’il est possible de réduire la vie à la matière, c’est qu’alors il y a une continuité entre une matière inerte, brute (comme celle de la pierre ou de la table) et la matière vivante (celle d’une plante ou d’un animal). C’est là ce que bon nombre d’expériences scientifiques (dans les progrès de l’informatique et de la robotique par exemple) et de fictions artistiques tentent de soutenir avec leurs lots d’interrogations éthiques. De même, s’il est possible de réduire la vie à l’esprit, c’est que la vie se définit comme un simple commanditaire immatériel qui met en mouvement la matière inerte. Cependant, il semble que l’hypothèse d’une rupture entre matière vivante et matière inerte, ainsi que celle d’une rupture entre la vie et l’esprit soient également fécondes. Et d’ailleurs, comment ne pas voir qu’il y a une différence qualitative entre ce qui vit et ce qui ne vit pas, une transcendance de la vie sur l’inerte ? Il y aurait alors un principe vital qui introduirait la vie dans l’inerte et ce principe ne serait pas réductible à la matière, sans être pour autant de nature spirituelle. La question met en jeu le problème de la continuité ou de la discontinuité dans la matière. En effet, pour réduire la vie à la matière, il est nécessaire de postuler que la continuité entre une matière inerte et une matière vivante. Sans accepter ce présupposé, on doit alors refuser la réduction. Ainsi, de deux choses l’une : ou bien (1) nous pouvons réduire la vie à la matière en raison de la continuité entre ce qui paraît d’abord distinct (différence de degré et de complexité entre matière inerte et organique), (2) nous pouvons réduire la vie à l’éprit en raison d’une identité de fonctions, ou bien nous refusons ces réductions en raison d’une différence de nature (saut qualitatif) entre (1) vie et matière, (2) vie et esprit, et soutenons donc une spécificité de la vie.