La philosophie ne sert à rien

« La philosophie ne fait pas de « progrès », à la différence des techniques, et notamment des techniques qui se rapportent aux instruments, véhicules et vecteurs de la mobilité humaine. Chaque année paraît un nouvel indicateur des chemins de fer, annonçant les nouveautés de la saison : des améliorations sensationnelles, des vitesses plus grandes, des relations plus nombreuses, des horaires plus tendus ; la technique se prête à un perfectionnement infini, nous promet un progrès sans limites. Mais la philosophie, elle, ne nous fait pas de promesses, et d’ailleurs même si elle en faisait, elle ne les tiendrait pas ; il faut donc qu’elle justifie chaque fois ses titres à l’existence. Assurément, si l’on se place sur le terrain des finalités utilitaires, la philosophie ne sert à rien… Mais ne serait-ce pas là paradoxalement sa raison d’être ? […] La philosophie pose le problème de son problème : elle n’a pas plus tôt commencé à philosopher qu’elle se demande si elle existe vraiment, pourquoi elle existe et à quoi bon. […] Oui la philosophie passe son temps à se chercher, mais cette recherche initiale est déjà philosophique ! »

V. Jankélévitch
Quelque part dans l’inachevé, 1978
Chapitre XII – La philosophie étranglée

La question « qu’est-ce que la philosophie ? », qui anime aussi bien les philosophes que les non-philosophes, est souvent subordonnée à la question « à quoi sert la philosophie ? ». En effet, les actions humaines sont, la plupart du temps, commandées par l’intérêt que nous y trouvons. En conséquence, une équivalence quasiment systématique est établie entre ce que sont les choses et ce à quoi elles servent. Par exemple, une chaise se définit par sa fonction — à savoir un support pour s’asseoir. C’est pourquoi, pour connaître la définition de la philosophie, on s’interroge spontanément sur son utilité. Dans ce texte, Vladimir Jankélévitch prend l’étonnant parti de faire de la philosophie une pratique intellectuelle inutile. Cependant, c’est précisément de là qu’elle tire sa force car, contre l’apparent péril qui devrait faire suite à cette affirmation, cette inutilité prouve l’existence et la nécessité de la philosophie.

 


 

A) L’ABSENCE D’OBJET PHILOSOPHIQUE CARACTERISTIQUE
Dans ce qui précède immédiatement cet extrait, Jankélévitch affirme que l’objet de la philosophie est, à la différence des autres pratiques intellectuelles, « nocturne » c’est-à-dire quasiment imperceptible par manque de clarté, et de distinction. Cette métaphore témoigne de l’impossibilité de définir la philosophie par son objet, contrairement aux sciences « diurnes » (dont l’objet est clairement identifié) à l’image de la biologie qui étudie la vie (bios). De quelle manière, si ce n’est par son objet propre, peut-on alors définir la philosophie ?

 

B) L’INUTILITE DE LA PHILOSOPHIE
Jankélévitch propose alors une méthode qui détermine ce qu’est la philosophie par contraste avec ce qu’elle n’est pas. En effet, un habile moyen de préciser un terme confus consiste à l’approcher par ce qui se distingue de lui, pour ainsi le saisir de l’extérieur. Un bon candidat pour la distinction semble alors se trouver dans la notion de technique. Les avancées techniques sont le signe d’un progrès, c’est-à-dire d’une évolution positive. La preuve par l’exemple : chaque nouvelle saison vient avec son lot d’améliorations dans les transports ferroviaires (davantage de lieux sont desservis, les destinations sont reliées plus rapidement, la sécurité est toujours plus accrue). Or c’est l’utilité que les hommes trouvent à ce progrès qui en commande la course effrénée. En effet, la technique est l’ensemble des moyens mis en place par les hommes en vue de réaliser des fins utilitaires. Ainsi l’utilité est-elle la cause finale (c’est-à-dire le but qui motive l’activité) du progrès technique. On peut donc affirmer par renversement des caractéristiques de la technique que la philosophie ne fait pas de progrès et qu’elle ne sert, de surcroît, à rien !

 

C) EXISTENCE ET NECESSITE DE LA PHILOSOPHIE
Comme le soulignait déjà Karl Jaspers au début son Introduction à la philosophie, les philosophes « n’améliorent » pas les concepts qu’ils contribuent à construire : en effet, cela aurait-il un sens de contester la valeur d’une conception antique de la justice au nom d’un progrès de la pensée ? Comme l’utilité est au principe du progrès et que la philosophie ne progresse pas, on en déduit logiquement que l’utilité n’est pas à son principe. Mais alors comment maintenir l’existence de la philosophie sans lui découvrir de fonction ? La stratégie de Jankélévitch consiste à corriger une implication spontanée : si l’utilité est une preuve de l’existence d’une chose, l’inutilité n’en est pas pour autant la preuve de son inexistence. Ainsi la philosophie se passe-t-elle d’utilité pour exister. Elle existe en effet par le simple fait de s’interroger en permanence sur elle-même, de poser « le problème de son problème ». En nous interrogeant sur sa présence, la philosophie nous impose son existence. Plus radicalement, la philosophie prend en otages ces contempteurs pour deux raisons : d’abord, car contester quelque chose, c’est toujours lui donner une certaine réalité et ensuite, car la philosophie a cette faculté de phagocyter ses détracteurs en leur imposant de combattre en terres philosophiques. « Nos ennemis [les antiphilosophes] sont obligatoirement nos amis » comme l’écrit Jankélévitch dans la suite du chapitre. Bien qu’inutile, nous ne pouvons donc pas ne pas faire de philosophie.