La liberté n’est pas une folie

« Puisque l’homme libre est celui à qui tout arrive comme il le désire, me dit un fou, je veux aussi que tout m’arrive comme il me plaît. — Eh ! Mon ami, la folie et la liberté ne se trouvent jamais ensemble. La liberté est une chose non seulement très belle, mais très raisonnable, et il n’y a rien de plus absurde ni de plus déraisonnable que de former des désirs téméraires et de vouloir que les choses arrivent comme nous les avons pensées. Quand j’ai le nom de Dion à écrire, il faut que je l’écrive, non pas comme je veux, mais tel qu’il est, sans y changer une seule lettre. Il en est de même dans tous les arts et dans toutes les sciences. Et tu veux que sur la plus grande et la plus importante de toutes les choses, je veux dire la liberté, on voit régner le caprice et la fantaisie. Non, mon ami : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. »

Epictète
Entretiens
I, 35

Bien souvent, nous nous considérons libres dès lors que les choses arrivent comme il nous plaît, c’est-à-dire dès lors que nous arrivons à imprimer au réel les variations de nos désirs personnels. A l’inverse, lorsque nos désirs sont insatisfaits ou frustrés, nous avons le sentiment de perdre notre liberté. En résumé, nous sommes libres pour autant que rien n’entrave notre désir : être libre, c’est faire ce qu’on veut. Mais d’un autre côté, comme l’oiseau qui pense pouvoir voler plus vite sans la résistance que lui impose le vent (alors qu’en réalité, c’est par le vent qu’il peut planer), l’homme a besoin de la résistance du réel, c’est-à-dire de l’insatisfaction de son désir, ne serait-ce que pour se sentir libre parfois. Ainsi, la liberté ne réside peut-être pas dans l’absence d’obstacles pour la volonté, mais plutôt dans la justesse et la gestion de désirs qui savent s’adapter aux aspérités de la réalité. Ainsi, de deux choses l’une : ou bien la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent comme il nous plaît, ou bien elle consiste à vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent.

 


 

Spontanément, nous avons tendance à faire de la liberté une valeur absolue : la liberté est totale ou elle n’est pas. En effet, comment admettre qu’une contrainte ou qu’une obligation ne soit pas une entrave à la liberté ? Ainsi, être libre, c’est faire tout ce que je veux. Mais le rêve d’une telle liberté — qui correspond à celui de l’indexation parfaite du faire sur le vouloir — outre son impossible réalisation (si je peux tout vouloir, je ne peux pas pour autant faire tout ce que je veux) semble ignorer qu’il laisse la voie libre à la servitude des passions et donc à une négation pure et simple de la liberté elle-même. Contre cette impasse du sens commun qu’il assimile à la folie, Epictète soutient que la vraie liberté ne réside pas dans l’imposition de nos désirs au monde, mais dans l’acceptation de l’ordre de ce monde (cosmos) tel qu’il est. Par conséquent, l’homme ne doit pas chercher à prendre ses désirs pour la réalité, mais, s’il est sage, doit prendre la réalité pour son désir.

 

A) LA CONCEPTION SPONTANEE DE LA LIBERTE
Pour commencer, il s’agit pour Epictète de discréditer une fausse conception de la liberté selon laquelle être libre consiste à réaliser tous ses désirs. En effet, cette conception, qui est celle du fou, s’oppose à toute mesure, à tout équilibre et à toute rationalité. Or, la liberté ne peut qu’être rationnelle puisque que le fou est précisément un homme qui n’est pas libre puisqu’il est aliéné par ou asservi à ses désirs, désirs qu’il ne maîtrise plus. La folie est ce qui est contraire à la raison : elle est donc irrationnelle (le discours du fou ne respecte pas les lois logiques du raisonnement si bien qu’il dit n’importe quoi et n’importe comment) et déraisonnable (elle se situe en dehors des exigences morales qui sont censées guidées l’action vertueuse). En agissant comme le fou, nous contrevenons au mouvement et à l’ordre du monde, c’est-à-dire que nous confondons ce qui dépend de nous (notre désir) et ce qui n’en dépend pas (l’ordre du monde). Ce n’est pas à nous de décider de l’ordre du monde, mais nous devons le révéler par une attitude vertueuse, raisonnable pour ensuite s’y conformer.

 

B) LA NECESSITE DES REGLES COMME CONDITION DE L’AUTHENTIQUE LIBERTE
Epictète approfondit ensuite l’absurdité de la conception spontanée de la liberté en utilisant l’exemple de l’orthographe d’un nom propre. Le nom de Dion répond à un certain nombre d’exigences orthographiques que nous sommes obligés de respecter. En effet, si nous ne respectons pas ces règles, nous altérons l’apparence du nom voire sa signification, et on voit bien comment de telles modifications peuvent conduire à une rupture de la communication. Ce qui est en jeu dans le respect de l’orthographe, c’est le maintien de la communication : c’est seulement par un tel respect des conventions, qu’il s’agit d’apprendre, que nous savons de quoi ou de qui il s’agit lorsque nous parlons ou écrivons. Ce raisonnement vaut également pour les sciences où il s’agit de respecter une certaine procédure intellectuelle et expérimentale pour démontrer une hypothèse, ainsi que dans les arts où il est nécessaire de suivre des règles (par exemple, dans le travail de représentation du peintre ou du sculpteur et dans le travail d’organisation et de construction de l’architecte ou de l’artisan). Mieux : il vaut pour notre rapport au réel ou au monde. En effet, nous ne devons pas imposer au réel nos désirs, mais nous devons désirer que les choses se passent comme elles arrivent. Nous devons respecter cet ordre sans quoi l’ordre du cosmos deviendra chaos (désordre) où ni la liberté, ni le bonheur ne sont possibles. Si je n’obéis pas à certaines règles, ma liberté semble alors s’annuler.

 

C) LA LIBERTE COMME DESIR DE SA DESTINEE
La vraie liberté consiste à désirer, non ce qu’on veut, mais ce qui arrive, c’est-à-dire vouloir l’ordre du monde tel qu’il est. Nous ne devons pas vouloir rompre cet ordre, sans quoi nous verserons dans la folie et nous perdrons ainsi toute liberté, prisonniers que nous serons de désirs toujours plus grands et insensés. Selon Epictète, être libre, c’est trouver sa place dans l’ordre du monde, c’est-à-dire vouloir sa destinée.